Alors que se profile une nouvelle journée de mobilisation sociale le 31 octobre, Caroline Barichon, présidente de l'intersyndicale nationale des internes de médecine générale, nous explique pourquoi son organisation a appelé les futurs médecins généralistes à une grève illimitée à compter du 20 octobre. Interview.
Vos appels à la grève du 17 octobre et à partir du 20 ont-ils été suivis ? Pourquoi concernent-ils uniquement les internes de médecine générale ? Le mouvement pourrait-il s'étendre aux autres spécialités ?
Des internes de toutes les spécialités demandent notamment sur les réseaux sociaux à pouvoir se mobiliser et interrogent les syndicats. De notre côté, nous avons répondu à cet appel. D'après ce que j'ai compris, les administrateurs de l'ISNI n'ont pas formulé cette demande, et sa prochaine assemblée générale est prévue fin novembre.
Vos deux appels ont-ils été suivis par les internes de médecine générale ?
Je n'ai pas de chiffres. Nos préavis visent surtout à permettre aux internes qui le souhaitent de se mobiliser et de défendre leurs convictions. Nous n'avons pas reçu de mandat pour organiser un cortège. Notre démarche consiste à soutenir les étudiants et les lycéens, avec lesquels nous partageons certaines revendications, en tant qu'étudiants et professionnels de santé. Il ne s'agit pas de récupérer leur mobilisation pour mettre nos propres demandes en avant. J'ai manifesté le 17 octobre, comme plusieurs internes, mais nous n'avons pas constitué de cortège sous la bannière de l'ISNAR-IMG.
Les internes de médecine générale traversent une année difficile, avec la mise en place de la quatrième année et du statut de docteur junior, une réforme qu'ils n'ont pas particulièrement demandée. Cette situation pourrait-elle expliquer les demandes adressées au conseil d'administration et une plus grande sensibilité de l'ISNAR-IMG au mouvement social, par rapport à l'ISNI et aux autres spécialités ?
C'est possible : la mise en place de la réforme en novembre peut avoir encouragé certains futurs docteurs juniors à se mobiliser. Mais les demandes ne viennent pas uniquement d'eux. Plusieurs difficultés concernent tous les internes de médecine générale. Le numerus apertus augmente les effectifs étudiants sans hausse correspondante des moyens pédagogiques. Le nombre d'enseignants devient insuffisant, ce qui risque de dégrader la formation. Le manque de terrains de stage pourrait aussi empêcher certains internes de valider leur maquette, les obliger à redoubler et retarder leur installation, avec des conséquences sur l'accès aux soins. Pour les docteurs juniors, je n'ai plus les chiffres exacts en tête : il y avait environ 3 400, voire plus de 3 700 internes de médecine générale inscrits en 2023, contre 2 500 pour cette année de formation. Cela réduirait le nombre de diplômés en 2027 et, à terme, de médecins qui s'installent.
Vos revendications rejoignent donc largement celles des lycéens et des autres étudiants : vous dénoncez la dégradation des conditions de travail et d'études.
Oui. Nous demandons davantage d'enseignants et de professeurs, ainsi que des locaux adaptés aux effectifs étudiants. Il faut aussi rénover les internats, les chambres de garde et certains logements occupés pendant les semestres de stage, parfois insalubres. Nous souhaitons des conditions de travail, d'études et de logement dignes pour tous les internes, pas seulement ceux de médecine générale. L'ISNI porte également ces revendications. Le besoin d'enseignants supplémentaires dépasse d'ailleurs la seule médecine.
Dans votre communiqué, votre lettre ouverte ou votre publication Facebook, vous évoquez aussi des mesures du PLFSS pour 2027 concernant les patients et l'accès aux soins. Pouvez-vous préciser vos préoccupations ?
Des décrets ministériels doivent relever les plafonds des franchises et le reste à charge des patients. Ces hausses risquent de toucher particulièrement les personnes vulnérables et précaires, déjà susceptibles de renoncer aux soins pour des raisons financières. Le transfert de certains coûts vers les complémentaires santé pourrait aussi entraîner une augmentation de leurs tarifs. Nous craignons donc une dégradation de l'accès aux soins, qui deviendrait un luxe pour certains.
À Paris, place de la République, des gaz lacrymogènes ont été lancés dans la foule après la formation de nasses, alors que des familles et des personnes âgées étaient présentes et que les manifestants étaient encore immobiles
Vous pensez que le mouvement va durer. Êtes-vous pessimiste quant à la volonté de dialogue du gouvernement ?
Oui. Le rassemblement du 17 octobre a été, à mes yeux, historique, avec une convergence des luttes et le soutien de nombreux syndicats aux étudiants, aux enseignants, aux professionnels de santé et aux pompiers. Des internes, dont moi-même, y ont participé. Notre démarche est pacifique : nous n'appelons ni à la haine ni à la casse. Pourtant, nous avons été gazés et chargés avant même le début de la manifestation, sans agressivité de notre part envers les forces de l'ordre. Nos manifestations organisées seuls se déroulent habituellement sans incident. À Paris, place de la République, des gaz lacrymogènes ont été lancés dans la foule après la formation de nasses, alors que des familles et des personnes âgées étaient présentes et que les manifestants étaient encore immobiles. Nous l'avons vécu comme une entrave au droit de manifester. Cela nous conduit à nous interroger sur la volonté de dialogue du gouvernement : cherche-t-il à protéger ce droit ou à faire taire les manifestants ? Pour l'instant, nous avons le sentiment que les problèmes de fond, notamment les coupes budgétaires dans l'éducation et la santé, sont occultés. Plutôt qu'une réponse concrète, nous percevons une volonté de discréditer le mouvement et de susciter l'hostilité envers des manifestants majoritairement pacifiques. Si l'on dénonce une baisse du niveau scolaire, il faut renforcer les moyens de l'éducation, non réduire le nombre d'enseignants. En tant que syndicat d'internes, nous ne pouvions rester silencieux : notre double statut d'étudiants et de professionnels de santé nous lie à ce mouvement.
